Romain Vigier

Scénographe, costumier, photographe, écrivain

Les Estivants de Maxime Gorki, mise en scène Alain Françon et Guillaume Lévêque Costumes

Les estivants sont des membres de l’intelligentsia russe: médecins, avocats, ingénieurs, ils forment la bourgeoisie pensante du pays. Ils vivent dans un monde qu’ils voudraient parfait: des datchas à la campagne où ils viennent se ressourcer, un petit coin de paradis avec forêt et lac, des journées de paresse à manger, boire, et refaire le monde étendus dans une botte de paille. Et c'est bien là le problème. S’ils parlent beaucoup, ils sont beaucoup moins prompts à l’action. Ces nouveaux bourgeois ne mettraient pas en danger leur confort et leur train de vie pour des idées révolutionnaires qui les remettraient sur un pied d’égalité avec la grande masse populaire dont ils sont pourtant issus.

La perfection a des limites: celles du domaine où ils ont posé bagages. À l’extérieur, de l’autre côté du grillage, derrière la protection des gardes, c’est le monde réel, dans toute sa violence. Le travail, la pauvreté, la mendicité. Quand des mendiants s’introduisent dans leur monde, ils en sont expulsés sans ménagement.

Dans leur sphère éthérée, les estivants refusent de participer à ce monde. À l’abri de leur confort, ils préfèrent parler d’un monde qu’ils ne côtoient plus, qu’ils ne connaissent plus vraiment, au lieu d’agir pour le changer. Satisfaits de leur propre aveuglement, ils ne voient pas toute l’indécence de leur mode de vie. Pendant que le monde souffre et prépare son changement, ils baignent l’idéal d’un passé qui n’existe déjà plus, et qu’ils ne peuvent pas atteindre. Si l’argent qu’ils ont gagné leur permet de s’offrir tout le luxe dont ils rêvent, ils n’acquerront jamais l’élégance qui va avec car, au fond d'eux-mêmes, ils ne sont pas ce qu’ils prétendent. Ils sont simplement des parvenus qui refusent de voir le monde.

Les costumes joueront sur cette ambivalence. Les estivants auront une image de perfection, une élégance intemporelle, qui révélera finalement l’inaptitude des corps qui les portent à s’en montrer à la hauteur. Et surtout, cette image lisse contrastera violemment avec les costumes des mendiants, qui représentent le monde réel. Contrairement à l’intemporalité des costumes des estivants, ceux des mendiants doivent être d’une implacable actualité, pour qu’il ne soit pas permis de douter de quel côté se trouve l’avenir.